Méritocratie : travaille bien à l’école. Pour l’ascenseur social, on verra.

Méritocratie : travaille bien à l’école. Pour l’ascenseur social, on verra.

Méritocratie : travaille bien à l’école. Pour l’ascenseur social, on verra. 1707 2560 Arias Patrimoine
Deux étudiants gravissent les marches d’un campus universitaire. Photographie d’illustration.
Photographie d’illustration : George Pak / Pexels.

Par Olivier ARIAS — ARIAS PATRIMOINE · 13 octobre 2026

On leur a dit : « Travaille bien à l’école, tu réussiras. »

Ils ont travaillé. Certains ont obtenu leurs diplômes. Puis ils ont découvert qu’à l’entretien d’embauche, un autre candidat avait une compétence rarement inscrite au programme : il connaissait quelqu’un.

Pendant longtemps, nous avons présenté la réussite comme la récompense presque mécanique de l’effort. Une bonne note, un bon diplôme, un bon emploi. Une vie meilleure que celle des parents.

Cette promesse mérite aujourd’hui un contrôle technique.

Le travail compte. Les compétences comptent. Mais l’origine sociale, les ressources familiales, les relations et la capacité à comprendre les nouvelles règles du jeu comptent aussi.

Le problème commence lorsque ceux qui disposent de tous ces avantages expliquent aux autres qu’il suffit de se lever tôt.

Les chiffres français permettent de mesurer l’écart entre le discours et la réalité.

Dans une étude publiée en 2022, l’Insee observe les revenus de jeunes de 28 ans en 2018 et les rapproche de ceux de leurs parents. Parmi les enfants des 20 % de familles les plus modestes, 12 % accèdent aux 20 % de revenus les plus élevés de leur génération. Pour les enfants des 20 % de familles les plus aisées, cette proportion atteint 34 %.

Presque trois fois plus.

Et 31 % des enfants des familles les plus modestes restent eux-mêmes dans le cinquième inférieur. Ces chiffres concernent les revenus à un âge donné, pas une carrière entière ; ils révèlent néanmoins une forte persistance des positions sociales. [Source : Insee, mobilité intergénérationnelle des revenus, 2022]

Il faut aussi regarder les chiffres qui dérangent notre propre démonstration. En 2023-2024, 39 % des hommes de 35 à 59 ans sont en ascension sociale par rapport à leur père, et 48 % des femmes par rapport à leur mère, selon la classification des emplois utilisée par l’Insee. L’ascension existe donc. Ces comparaisons ne mesurent toutefois ni les revenus ni l’égalité des chances, et les deux pourcentages utilisent des références parentales différentes. [Source : Insee Première, juillet 2025]

Dire que plus personne ne peut monter serait faux.

Dire que chacun emprunte le même escalier serait franchement indécent.

La panne de la promesse méritocratique se situe là : nous confondons la possibilité de réussir avec l’égalité des possibilités de réussir.

À l’école, cette différence apparaît très tôt. Selon PISA 2025, en France, les élèves de 15 ans appartenant au quart le plus favorisé dépassent ceux du quart le plus défavorisé de 100 points en sciences, contre 85 points en moyenne dans l’OCDE. L’écart français s’est réduit depuis 2015, mais avec une baisse des performances des élèves favorisés et une stabilité de celles des élèves défavorisés.

Réduire une inégalité par le recul du haut ne constitue pas exactement le projet éducatif dont nous avons besoin. [Source : OCDE, PISA 2025, note France]

Plus tard, le résultat est tout aussi parlant : en 2023, 27 % des personnes de 25 à 44 ans issues d’un ménage parental à dominante ouvrière ou sans emploi sont diplômées du supérieur, contre 76 % de celles issues d’un ménage à dominante cadre ou intermédiaire. [Source : Insee, Formations et emploi, édition 2025]

On ne peut pas sérieusement expliquer cet écart par une répartition héréditaire de la volonté.

À la maison, certains héritent de livres, de codes, d’informations sur les filières, d’un bureau tranquille et du numéro de téléphone de quelqu’un qui peut trouver un stage. D’autres doivent découvrir seuls que ces ressources existent.

Le capital culturel ne figure pas sur le bulletin scolaire. Il participe pourtant à sa fabrication.

L’argent familial peut aussi acheter du temps : une année supplémentaire d’études, un logement près d’un établissement, quelques mois pour chercher un emploi adapté. Ce que nous appelons « oser » suppose souvent de pouvoir supporter les conséquences d’un échec.

Faut-il alors dire aux jeunes que l’école ne sert plus à rien ?

Ce serait leur donner un très mauvais conseil.

En France, en 2024, parmi les actifs sortis de formation initiale depuis un à quatre ans, le taux de chômage atteint :

Niveau de diplôme Taux de chômage
Supérieur long, bac +3 ou davantage 9,9 %
Supérieur court 10,4 %
Au plus le baccalauréat 23,5 %

Ces catégories regroupent des parcours et des spécialités différents. Elles montrent néanmoins que le diplôme reste associé à une protection importante contre le chômage. [Source : Insee, France, portrait social, édition 2025]

Le diplôme conserve donc une valeur. Il faut simplement arrêter de le vendre avec une garantie de réussite à vie.

Savoir lire précisément, calculer, argumenter, comprendre une consigne, distinguer une preuve d’une affirmation : ces compétences deviennent encore plus précieuses lorsque des machines produisent des réponses convaincantes à une vitesse industrielle.

Un texte bien rédigé peut être faux. Un graphique élégant peut raconter n’importe quoi. Sans connaissances, vous applaudissez la présentation. Avec des connaissances, vous pouvez contrôler le résultat.

L’école doit donc se transformer. Mais affirmer qu’elle ne fait absolument rien serait également inexact : le ministère a publié en juin 2025 un cadre d’usage de l’IA en éducation, prévoyant notamment le développement de l’esprit critique et l’encadrement des usages scolaires. [Source : ministère de l’Éducation nationale]

La difficulté est de transformer une orientation ministérielle en apprentissage réel.

Cela demande des enseignants formés, du temps, des outils accessibles et des évaluations cohérentes. La Cour des comptes soulignait déjà en 2023 les insuffisances de la formation continue et la nécessité de mieux répondre aux besoins des professeurs. [Source : Cour des comptes, référé sur la formation continue]

Une réforme peut changer un programme sans modifier ce qui est réellement récompensé. Si l’examen valorise surtout la restitution d’une réponse attendue, élèves et enseignants restent poussés vers cet objectif.

Nous devons davantage faire expliquer un raisonnement, défendre une hypothèse, vérifier une source, travailler en équipe et résoudre un problème qui n’arrive pas déjà découpé en trois questions.

Cela exige de soutenir les enseignants dans leur propre apprentissage.

On ne transforme pas une école avec un communiqué et deux mots nouveaux dans une circulaire.

Le réseau mérite lui aussi d’entrer dans la discussion éducative.

Les travaux de Raj Chetty et de ses coauteurs, publiés dans Nature en 2022 à partir de 21 milliards de relations Facebook aux États-Unis, montrent que les liens entre personnes de milieux économiques différents sont fortement associés à la mobilité ascendante. Cela ne signifie pas qu’ajouter quelques personnes aisées à son carnet d’adresses provoque automatiquement une hausse de revenu : l’association observée est plus complexe. [Source : Chetty et al., Nature]

Une autre recherche, expérimentale cette fois, a porté sur environ 20 millions d’utilisateurs de LinkedIn pendant cinq ans. Elle montre que des relations relativement éloignées peuvent faciliter davantage la mobilité professionnelle que les relations proches, avec des effets qui varient selon la force du lien et le secteur. [Source : équipe de recherche, MIT, 2022]

L’explication est concrète : vos proches connaissent souvent les mêmes personnes et les mêmes informations que vous. Une relation extérieure à votre cercle peut vous faire découvrir un métier, un employeur, un client ou un projet que vous n’auriez jamais rencontré.

Le réseau peut transmettre de la confiance et de l’information. Il peut aussi entretenir l’entre-soi.

C’est précisément pour cela que l’école et les entreprises doivent ouvrir leurs portes à ceux qui ne disposent pas déjà des bonnes relations.

Le carnet d’adresses des parents ne devrait pas être le principal service d’orientation du pays.

L’intelligence artificielle arrive au milieu de ces inégalités.

Selon l’étude OIT–NASK de 2025, un emploi sur quatre dans le monde relève d’une profession présentant un certain degré d’exposition à l’IA générative. La proportion atteint 34 % dans les pays à revenu élevé. La catégorie d’exposition la plus forte représente 3,3 % de l’emploi mondial.

Ces chiffres mesurent une exposition des tâches. Ils ne prédisent pas autant de suppressions de postes. L’OIT juge la transformation des emplois plus probable que leur remplacement intégral, notamment parce que de nombreuses tâches nécessitent encore une intervention humaine. [Source : Organisation internationale du travail, 2025]

L’exposition ne concerne pas seulement les emplois peu qualifiés. Les fonctions administratives, ainsi que certaines activités fortement numérisées dans les métiers techniques et intellectuels, sont concernées.

Un diplôme peut vous protéger contre le chômage tout en vous conduisant vers un métier dont une partie des tâches devient automatisable. Ces deux réalités peuvent parfaitement coexister.

Le risque pour les jeunes mérite une attention particulière. Beaucoup apprennent leur métier en réalisant des premières recherches, des synthèses, des vérifications ou des productions simples. Si l’entreprise automatise ces tâches, elle doit organiser autrement l’apprentissage.

Une entreprise qui supprime toutes les occasions de débuter devra un jour expliquer où elle compte trouver ses salariés expérimentés.

Mais l’IA peut aussi aider les moins expérimentés.

Une étude publiée en 2025 dans le Quarterly Journal of Economics, portant sur 5 172 agents de support client, mesure une hausse moyenne de productivité de 15 % avec une assistance d’IA, avec des gains plus importants pour les agents novices ou moins performants. Il s’agit d’un contexte professionnel précis, pas d’une promesse applicable à toute l’économie. [Source : Brynjolfsson, Li et Raymond, 2025]

L’effet sur les inégalités dépend donc aussi de l’organisation choisie.

Qui bénéficie de l’outil ? Qui reçoit une formation ? Qui dispose de temps pour apprendre ? Qui contrôle le travail produit ? À qui reviennent les gains de productivité ?

Fournir une licence à quelques cadres et expliquer aux autres qu’ils doivent « s’adapter » serait une manière assez efficace de creuser l’écart.

Quant à l’affirmation selon laquelle la Chine aurait interdit de remplacer les humains par l’IA, elle demande une correction importante.

Dans une affaire rendue publique au printemps 2026 à Hangzhou, un salarié chargé du contrôle qualité de réponses d’IA s’est vu proposer une réaffectation accompagnée d’une baisse de salaire de 25 000 à 15 000 yuans par mois, soit 40 %. Après son refus, il a été licencié.

Les juridictions ont jugé le licenciement illégal : dans cette affaire, le recours à l’IA pour réduire les coûts ne constituait pas le changement objectif majeur invoqué pour justifier la rupture. L’employeur a été condamné à verser plus de 260 000 yuans d’indemnisation. Cette décision ne constitue pas une interdiction nationale générale de remplacer des tâches humaines par l’IA. [Source : reportage de CCTV, comprenant les explications du juge, repris sur un site officiel chinois le 3 mai 2026]

La distinction compte. On peut défendre les salariés et discuter de la transition technologique sans transformer une décision de justice en slogan trompeur.

L’avenir du travail se jouera dans cette transition : automatiser certaines tâches, en développer d’autres, former, réorganiser et partager les gains.

Aucun intitulé de poste ne constitue une assurance éternelle. Il vaut mieux apprendre à combiner une connaissance solide d’un métier, l’usage critique des outils et la capacité à travailler avec d’autres.

Comprendre un client. Identifier un problème mal posé. Contrôler un résultat. Négocier. Intervenir sur le terrain. Prendre une décision et en assumer les conséquences.

Voilà des capacités à cultiver, avec une formation qui continue après le diplôme.

La colère des jeunes face au décalage entre la promesse et les perspectives mérite donc d’être entendue. Elle n’oblige pas à approuver toutes les revendications ou toutes les formes de mobilisation.

Elle nous oblige à répondre sérieusement.

Pour l’école, je défends des fondamentaux solides, une pratique encadrée de l’IA, davantage de projets concrets et un accès organisé aux stages et aux mentors. L’ouverture au monde professionnel doit bénéficier en priorité à ceux dont la famille ne peut pas l’organiser.

Pour les entreprises, je défends du temps de formation financé, des parcours pour les débutants et des recrutements qui évaluent les compétences réellement démontrées. Exiger de l’adaptation suppose de donner les moyens de s’adapter.

Pour les jeunes et les adultes en reconversion, je propose une discipline simple : continuer à apprendre, produire des réalisations que l’on peut montrer et multiplier les conversations en dehors de son cercle habituel. Rencontrer un professionnel, visiter une entreprise, comprendre un besoin, tester une idée.

Cela ne supprime ni les discriminations ni les difficultés matérielles. Mais cela augmente les occasions de découvrir une possibilité et de s’y préparer.

Créer une activité, rejoindre une PME, participer à une reprise d’entreprise : ces voies méritent aussi d’être explorées. Avec des compétences, un accompagnement et une analyse des risques. L’entrepreneuriat ne devient pas accessible par la seule force d’un discours enthousiaste.

Nous avons besoin de rendre l’action possible.

Une société méritocratique se juge au nombre de talents auxquels elle donne une chance de se développer, y compris lorsqu’ils sont nés loin des bons établissements et des bons contacts.

Aux jeunes, continuons donc de dire d’aller à l’école. Demandons-leur d’apprendre, de réfléchir, de rencontrer et d’essayer.

Mais exigeons la même capacité d’apprentissage de l’école, des entreprises et des institutions.

Parce qu’à force de demander aux jeunes de s’adapter à tout, il serait peut-être temps que ceux qui organisent leur avenir commencent, eux aussi, à faire leurs devoirs.

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